Hebdomadaire d'information
 
Volume 40 - numÉro 17 - 23 janvier 2006
 Sommaire de ce numéro
 Archives de Forum

Si 40% des électeurs ne votent pas, c’est la faute des politiciens

Sébastien Dubé rédige une thèse sur l’abstentionnisme en Occident

Sébastien Dubé

Un taux d’abstention élevé pourrait caractériser l’élection fédérale du 23 janvier. Si l’on a reproché au gouvernement d’avoir fixé la date du vote en plein hiver, la température à elle seule ne saurait expliquer que la participation aux élections soit en chute libre depuis 25 ans. Alors que 75% des électeurs inscrits se déplaçaient pour aller voter dans les années 80, ils ne sont plus que 6 sur 10 à le faire au tournant du millénaire.

Pourquoi un tel je-m’en-foutisme dans un système politique basé sur la liberté d’expression et le suffrage universel? «C’est la faute des politiciens», répond Sébastien Dubé, étudiant en science politique à l’UdeM qui consacre son doctorat à l’instabilité politique et l’abstentionnisme dans les sociétés occidentales. Selon lui, les élus interprètent mal les désirs de la population et entravent l’exercice de la démocratie. «L’offre de partis et le comportement de certains politiciens donnent à plusieurs de bonnes raisons de ne pas se rendre aux urnes», lance-t-il.

Cela dit, il s’étonne que le cynisme ambiant et des scandales de l’ampleur de l’affaire des commandites n’aient pas nui encore plus sévèrement à l’exercice démocratique. «On peut être surpris que les deux tiers des gens votent quand même. C’est la preuve qu’il y a de l’espoir», affirme-t-il.

Y a-t-il un portrait type du désabusé politique qui s’abstient? «Plus on est intégré dans son milieu, plus on est nombreux à voter, souligne le spécialiste. Ainsi, les personnes âgées et les gens qui habitent le même endroit depuis longtemps votent en plus grand nombre que les jeunes, toutes proportions gardées. Peu de différences sont notées entre les hommes et les femmes.»

Mais l’abstentionnisme peut apparaitre de façon conjoncturelle. Le doctorant donne l’exemple d’un fédéraliste homosexuel de droite choqué par l’affaire des commandites. Quel grand parti aura sa faveur? Le Parti conservateur s’oppose au mariage gai; le Bloc québécois défend la souveraineté du Québec; le Nouveau Parti démocratique embrasse des idées de gauche; et le Parti libéral est responsable d’un des plus gros scandales politiques de l’histoire canadienne. On peut parier que notre électeur restera chez lui le 23 janvier.

L’expérience étrangère

Si les autorités politiques voulaient vraiment augmenter le taux de participation aux élections, ce ne sont pas les solutions qui manqueraient. Rendre le mode de scrutin plus proportionnel, c’est-à-dire plus représentatif des différents courants de pensée dans la société, hausserait sans doute le taux de participation. «En Argentine, le vote est obligatoire, ajoute Sébastien Dubé. Cela ne veut pas dire que tout le monde approuve le système. Jusqu’à 30% des gens annulent leur vote directement sur le bulletin.»

Le scrutin électronique pourrait aussi être une façon d’inciter la population à voter. Si l’on peut effectuer des transactions bancaires par Internet, pourquoi ne pourrions-nous pas remplir un bulletin de vote? «On pourrait aussi ouvrir les bureaux de scrutin plus longtemps. Pourquoi s’en tient-on seulement à une journée de vote?»

L’abstentionnisme croissant est observable partout en Occident, signale Sébastien Dubé. Aux dernières élections parlementaires de la République française, donne-t-il à titre d’exemple, le taux d’abstention a atteint 40%; aux présidentielles américaines, 33%; et 23% aux élections espagnoles de 2002. «Et l’on ne parle que des électeurs inscrits, précise-t-il. Si l’on calcule le taux d’abstention à partir du nombre d’adultes ayant le droit de vote qui n’ont pas pris la peine de s’inscrire sur les listes électorales, le résultat est encore pire: près de 50% des gens ne votent pas au Canada et aux États-Unis.»

Au cours de ses études, Sébastien Dubé n’a pas limité son terrain de recherche au Québec et au Canada. Pendant son baccalauréat, il s’est rendu au Mexique à l’occasion d’un programme d’échanges et, en aout prochain, il s’envolera pour l’Argentine. L’automne dernier, il a passé deux mois au Centro de Estudios Avanzados en Ciencias Sociales, à Madrid.

Durant ce séjour, le politologue a observé un drôle de phénomène. La population a réélu le gouvernement en place en dépit d’un bilan économique désastreux. «Cela contredit une tendance voulant que le gouvernement paie le prix de l’instabilité économique, explique-t-il. Quand l’économie va bien, en général, le gouvernement est réélu, et inversement. Là, les électeurs ont reporté au pouvoir un parti qui s’est montré inefficace pour faire baisser le taux de chômage et relancer l’économie.» Tout peut arriver en politique.

La faute des politiciens

Selon le chercheur, il revient à la classe politique d’être à l’affut des préférences des électeurs, même si celles-ci semblent démesurées et contradictoires. Le vote, rappelle-t-il, est le résultat d’une négociation entre un électeur qui formule ses demandes sur le «marché électoral» par les enquêtes d’opinion et les candidats aux postes de députés représentés par leurs partis.

Or, les abstentionnistes n’estiment manifestement pas que ce marché sert leurs intérêts. «Ils n’ont pas été convaincus par l’offre de la classe politique, écrit Sébastien Dubé dans un énoncé de sa thèse présenté en septembre dernier. Leurs demandes peuvent certes être irréalistes, il demeure qu’il est dans l’intérêt des électeurs [...] d’exiger beaucoup de la classe politique alors que celle-ci est prise entre les engagements qu’elle prend pour séduire les électeurs et ses capacités réelles à les respecter.»

La thèse de Sébastien Dubé veut proposer des explications à l’instabilité et à la stabilité dans les systèmes partisans de différents régimes démocratiques. En incluant les deux principaux groupes d’acteurs concernés par la dynamique électorale, soit la classe politique et l’électorat, il espère que son travail fournira de nouveaux outils permettant de comprendre l’évolution des systèmes politiques.

Mathieu-Robert Sauvé

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