Hebdomadaire d'information
 
Volume 41 - numÉro 3 - 11 septembre 2006
 Sommaire de ce numéro
 Archives de Forum

Les femmes en politique: différences France-Québec

Isabelle Giraud soutient une thèse sur les politiciennes

Ségolène Royal

En politique, l’égalité entre les hommes et les femmes reste à faire, estime Isabelle Giraud, qui a soutenu le printemps dernier sa thèse de doctorat sur cette question au Département de science politique de l’UdeM.

Bien qu’il n’y ait jamais eu en France de femme ministre des Finances (ce qui a été le cas au Québec), un important ministère traditionnellement masculin, celui de la Défense, est actuellement dirigé par Michèle Alliot-Marie, du Rassemblement pour la République. Selon Isabelle Giraud, «les Français ont évolué, mais pas les politiciens. Il existe aujourd’hui un fossé énorme entre la classe politique et la population française.» En France comme au Québec, la représentation féminine au gouvernement atteint péniblement les 30%.

Au Québec, les partis politiques restent attentifs au militantisme des femmes. Cependant, aucune femme n’a encore accédé au poste de premier ministre, et seulement 3 députés sur 10 sont des femmes. On est loin de la parité, même si le Québec est le seul endroit en Occident où elle se soit faite sans qu’on ait eu besoin de légiférer.

Une candidate à la présidence de la République française, Ségolène Royal, a obtenu 32% des intentions de vote auprès des Français selon un sondage TNS Sofres/Unilog pour RTL, Le Figaro et LCI le 20 juin dernier. Ce score la place en tête des présidentiables. Mais ses principales difficultés émaneront de ses propres rangs. Au Parti socialiste, au moins huit politiciens (dont son mari, François Hollande, premier secrétaire du Parti) ont envisagé de poser leur candidature, ce qui nuirait à celle de Mme Royal par l’éparpillement des votes militants. «Ce sont les politiciens qui font de la résistance; le peuple, lui, semble prêt», remarque Isabelle Giraud.

Un travail de 600 pages

Une cinquantaine d’entrevues, menées auprès de spécialistes de la cause féministe de part et d’autre de l’Atlantique, ont été nécessaires pour effectuer cette recherche de plus de 600 pages. Une mise en perspective s’imposait d’emblée: «Bien que la situation ne soit guère satisfaisante, il faut savoir qu’en 1960 les femmes étaient exclues du monde politique, les régimes traditionalistes français et québécois niant la question de la citoyenneté des femmes et la reconnaissance des droits reproductifs», dit Mme Giraud.

Le projet de comparaison France-Québec aux cycles supérieurs a vu le jour en 1998, alors que les deux gouvernements s’engageaient dans deux politiques radicalement différentes de féminisation des assemblées élues. «Le gouvernement Jospin, en France, proposait une réforme de la parité et celui du Québec annonçait le financement d’un programme de formation des femmes à la politique», explique-t-elle au cours d’un entretien téléphonique depuis la France, où elle est retournée s’installer après ses études. Son doctorat a d’ailleurs été réalisé en cotutelle avec Jane Jenson, de l’Université de Montréal, et Armelle Le Bras-Chopard, de l’Université de Versailles–Saint-Quentin-en-Yvelines.

Dans les années 70, la revendication du droit à l’avortement permet aux femmes de se structurer. «À cette époque-là, seulement 10% de femmes sont au Parti socialiste, aucune dans les autres partis, observe Isabelle Giraud. Et le stéréotype de la femme moderne qui travaille tout en gardant les attributs classiques de la mère de famille perdure.»

Vaira Vike-Freiberga présidente de la Lettonie... et ex-professeure de l’UdeM

Au Québec, en revanche, le féminisme s’institutionnalise dès 1973 avec la création du Conseil du statut de la femme. Avec l’arrivée du Parti québécois au pouvoir, les luttes féministes acquièrent leur légitimité. En effet, s’il n’existe pas de ministère québécois de la Condition féminine, le fait que des femmes occupent diverses fonctions dans les secrétariats et ministères leur permet de se faire entendre sur les questions débattues. En France, les choses bougent plus lentement. Pourtant, le militantisme féministe français prend de l’ampleur: en 1974, la loi sur l’avortement est adoptée, certains droits sont accordés, mais sans se soucier de leur application sur le terrain. «C’est le temps de la bonne conscience», souligne Mme Giraud.

Malgré ces bouleversements, la situation évolue peu à peu: en 1988, 18% de Québécoises sont en politique alors que les Françaises en sont pour ainsi dire absentes. Si la célébration du bicentenaire de la Révolution française remet la Déclaration des droits de l’homme au gout du jour, ce texte est aussi perçu comme la déclaration des droits des mâles!» reconnait la politologue.

La femme, avenir du politicien

Dans les deux sociétés, l’approche de la dimension sexuée des droits politiques reste intellectuelle: on analyse les limites de la citoyenneté féminine. Les années 90 marqueront un tournant décisif. Mondialisation aidant, la France et le Québec sont plongés dans une profonde remise en question. «En France, indique Isabelle Giraud, les scandales politiques font perdre aux politiciens leur crédibilité, cette situation favorisant l’émergence de la parité et son succès: en cinq ans, les transformations ont été considérables, l’Europe ayant joué un rôle majeur dans l’avancement du dossier, notamment avec la déclaration d’Athènes, en 1992, qui posait la question de la place des femmes en politique.» En 1996 est créé l’Observatoire de la parité dans les associations, médias et syndicats, et, deux ans plus tard, le gouvernement Jospin entreprend une réforme sur la parité destinée à contraindre le monde politique à faire une place aux femmes. La parité devient institutionnelle.

Au Québec, le programme Égalité pour décider organise des consultations régionales, finance la formation politique des femmes et la création d’une banque de candidates. On place des femmes dans les conseils d’administration. Une situation évolutive, donc. Pourtant, en 1999, les résultats ne sont pas renversants: on compte 24,5% de conseillères municipales au Québec, tandis qu’en France, où la parité est obligatoire dans les communes de plus de 3500 habitants, de 35 à 40% de femmes siègent à diverses instances, 47% dans les instances régionales, même si les postes accordés restent dans des sphères traditionnellement féminines: éducation, santé, famille et culture.

«Ce n’est qu’un début, continuons le combat», scandaient les manifestants en mai 1968. Près de 40 ans plus tard, il est plus que jamais d’actualité. Et si «la femme est l’avenir de l’homme», comme disait le poète, il reste encore à en convaincre les principaux intéressés…

Michelle Chanonat
Collaboration spéciale

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