Hebdomadaire d'information
 
Volume 41 - numÉro 23 - 12 MARS 2007
 Sommaire de ce numéro
 Archives de Forum

Des étudiants soignent les dents des jeunes de la rue

Avec le Dr Denys Ruel, ils y consacrent deux demi-journées par semaine

Denys Ruel (à gauche) a fondé en 2001 la Clinique dentaire des jeunes de la rue, qui fonctionne depuis grâce à la coopération des étudiants de la Faculté de médecine dentaire. Plus de 600 patients y sont reçus chaque année.

Ils portent des chandails déchirés et des ceintures rivetées, ils ont des perçages dans le visage... mais les jeunes de la rue ont quand même mal aux dents. «Je viens à la Clinique depuis trois ans, dit Pascal G., un jeune homme sans domicile fixe. Aujourd’hui, c’était juste un plombage. Mais j’ai déjà eu un traitement de canal ici. Je n’aurais jamais pu me payer ça.»

Grâce à la Fondation du CSSS Jeanne-Mance, à l’Association des chirurgiens dentistes du Québec et aux dons de quelques dentistes en pratique privée (Richard Mercier, Clément Brault, Michel Berger et Bernard Laporte, notamment), la Clinique dentaire des jeunes de la rue offre depuis 2001 des services gratuits aux jeunes qui se présentent dans les locaux du CLSC des Faubourgs, rue Sanguinet.

«Ici, on voit vraiment des cas extrêmes, déclare Guylaine Lim, étudiante en médecine dentaire qui donne de son temps pour une troisième année de suite. Dans la plupart des cabinets où l’on fait nos stages, les soins dentaires sont surtout esthétiques. Au CLSC, on prodigue des soins d’urgence. Ce sont des cas beaucoup plus lourds.»

On a pu le constater au moment du passage de Forum. Une patiente visiblement intoxiquée était étendue sur le fauteuil du dentiste, entourée des étudiants sous la supervision du chargé d’enseignement Denys Ruel, qui assure la permanence alternativement avec son collègue Germain Turgeon. L’équipe a procédé à l’extraction d’une molaire, ce qui a soulagé la jeune femme.

L’an dernier, l’étudiante de quatrième année Stéphanie Poulin a dû effectuer un traitement très délicat sur un jeune qui avait dans les gencives des éclats de métal à la suite de l’explosion d’une pipe à haschisch. Le patient a dû être envoyé à l’hôpital après avoir reçu les premiers soins. L’aspirante dentiste n’a pas eu envie de tout arrêter puisqu’elle se destine à la santé communautaire.

«On voit vraiment de tout aux Faubourgs, mentionne le Dr Ruel. C’est un peu comme une clinique de brousse.»

Initiative étudiante
C’est à deux étudiants en médecine dentaire, Patrick Leclerc et Froy Lor – aujourd’hui étudiants en médecine –, qu’on doit l’initiative de la Clinique. Constatant les besoins du quartier au début des années 2000, ils ont d’abord proposé au CLSC des Faubourgs de distribuer des brosses à dents aux jeunes de la rue. Mais on leur a vite fait sentir les limites de l’opération... «Les jeunes arrivaient à l’accueil en disant: “Je m’en fous de ta brosse à dents, j’ai mal à mourir”», relate le Dr Ruel, qui a été sollicité par les étudiants en 2001 pour leur donner un coup de main.

Grâce à l’appui initial du ministère de la Santé et des Services sociaux (qui s’est retiré du financement du projet depuis), la Clinique a ouvert ses portes la même année et a graduellement pris de l’importance.

Denys Ruel n’a jamais cessé d’y consacrer du temps. «Au début, les examens se faisaient sur une chaise droite. Par la suite, on nous a fait don de deux fauteuils de dentiste, ce qui a beaucoup aidé. Mais on a actuellement de grands besoins. Les équipements sont terriblement désuets. Les pompes ne fonctionnent pas toujours, la tuyauterie fuit.»

Malgré tout, la Clinique traite quelque 600 patients par année durant deux demi-journées, le lundi et le vendredi. On ne fait relâche que durant les vacances de Pâques et de Noël. Ceux qui se présentent à la Clinique sont des jeunes de 14 à 25 ans qualifiés de «sans domicile fixe». «Ils ne sont pas tous itinérants, fait observer le Dr Ruel. Cela signifie qu’ils vivent en dehors de la maison familiale, quelque temps à un endroit puis à un autre sans posséder d’adresse de domicile.»

C’est une clientèle particulière, dont une forte proportion souffre de toxicomanie ou de maladies comme le VIH ou l’hépatite. «Pour les interventions, les critères de protection sont les mêmes, qu’on pratique dans le CLSC des Faubourgs ou aux cliniques dentaires de l’Université de Montréal», signale Guylaine Lim.

Des traitements variés
La plupart des traitements administrés ici consistent en des «restaurations» (des plombages), mais des interventions plus spécialisées sont souvent requises: chirurgies, biopsies, extractions complexes, installation de prothèses, traitements de canal, soins des gencives... Les patients admis n’ont rien à payer. En cabinet privé, l’installation d’une simple prothèse peut couter jusqu’à 1900 $.

Actuellement, 26 étudiants de deuxième, troisième et quatrième année de la Faculté participent au projet. «Les étudiants de deuxième année ne jouent pas de rôle actif, mais nous apprenons quand même beaucoup», indique Le Pham, qui en est à sa deuxième année d’études.

Le rôle des apprentis dentistes se précisera jusqu’à la quatrième année. Mais, en tout temps, le chargé d’enseignement est présent afin de superviser l’ensemble des opérations. Le travail des étudiants est évalué et crédité dans le cadre d’un cours en santé buccale du Dr Daniel Kandelman.

L’initiative de la Faculté de médecine dentaire a retenu l’attention de plusieurs jurys au cours des dernières années. En 2003, les étudiants ont remporté le prix Forces Avenir dans la catégorie de la santé, doté d’une bourse de 15 000 $. La même année, c’est l’association dentaire des États-Unis qui saluait le projet étudiant au cours d’un congrès à Seattle. Enfin, l’an dernier, le Dr Ruel a reçu un prix de l’Association dentaire canadienne au nom de la Clinique.

Mathieu-Robert Sauvé

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