Édition du 27 août 2001 / Volume 36, numéro 1
 
  Voir clair dans ses rêves
Le psychologue Antonio Zadra étudie le phénomène des rêves lucides.

«Alors, bien dormi?»

Le sujet no 11 ouvre les yeux dans une petite salle du laboratoire des rêves et cauchemars du Centre d’étude du sommeil et des rythmes biologiques de l’Hôpital du Sacré-Cœur. «J’ai rêvé comme c’est pas possible», répond l’homme, encore somnolent, à l’assistant de recherche qui lui enlève les 19 électrodes posées ici et là sur son cuir chevelu, sa mâchoire et ses paupières.

Greg Webb est un habitué de cet endroit. Il lui arrive plusieurs fois par année de participer à des recherches menées sur le rêve dans cette clinique un peu particulière. «C’est un sujet très en demande, dit Antonio Zadra, professeur au Département de psychologie et chercheur associé au laboratoire. Greg parvient à retrouver la conscience alors qu’il rêve et à communiquer avec les expérimentateurs par le mouvement des yeux grâce à un appareil qui capte les signaux oculaires.»

On appelle cet état mental «rêve lucide». À ne pas confondre avec le fait de se souvenir de ses rêves. Au cours d’un «rêve lucide», le rêveur prend conscience qu’il est en train de rêver, explique le psychologue qui étudie le phénomène depuis une quinzaine d’années. «Par exemple, le rêveur lucide qui fait un cauchemar n’a pas besoin de se réveiller pour échapper à son mauvais rêve. Il sait que celui-ci est aussi inoffensif qu’un film d’horreur», indique M. Zadra.

Le rêveur lucide peut parvenir aussi à contrôler ses contenus oniriques. Certains, comme Greg, réussissent même à communiquer avec l’extérieur, un phénomène plusieurs fois observé au laboratoire de l’aile J du centre hospitalier. D’après le professeur, ces habiletés s’acquièrent assez promptement par la seule rédaction d’un journal de ses rêves. La méthode peut d’ailleurs faire l’objet d’un apprentissage pour vaincre les cauchemars.

Impossible de feindre un rêve lucide

Chez l’adulte, une nuit normale compte quatre ou cinq cycles de sommeil lent-sommeil paradoxal. Les rêves lucides surviennent au cours du sommeil paradoxal (SP), aussi appelé en anglais «REM sleep» (pour rapid eye movements). Pendant cette phase de sommeil, caractérisée par une irrégularité cardiovasculaire, une succession de mouvements rapides et saccadés des globes oculaires et une absence de tonus musculaire, l’activité cérébrale est comparable à celle observée en état de veille.

«Si l’on compare les ondes de l’électroencéphalogramme (EEG) aux rythmes des vagues sur une plage, l’activité électrique d’un sujet détendu avec les yeux ouverts est de faible amplitude et de haute fréquence (ondes alpha et bêta), explique Antonio Zadra. Elle ressemble à des petites vagues qui se brisent en écume en roulant sur le sable. Inversement, les ondes lentes delta du sommeil profond, en nombre plus restreint, correspondent à des houles énormes qui déferlent sur la grève.»

En plus de dresser la topographie des zones cérébrales actives à partir des observations électrophysiologiques, M. Zadra tente de quantifier les courants émis par les neurones du cortex avant et pendant le rêve lucide. En collaboration avec Toré Nielsen, professeur au Département de psychiatrie et directeur du laboratoire des rêves et cauchemars, il a déjà démontré qu’un certain degré d’activation corticale est nécessaire à la prise de conscience pendant le rêve.

«Les sujets ne peuvent pas faire semblant de dormir ou de simuler un rêve lucide, puisqu’il est impossible de feindre la paralysie musculaire qui accompagne le sommeil paradoxal», avise le psychologue, dont les travaux comprennent également un volet destiné à décrire les mécanismes neurobiologiques responsables des rêves.

La preuve

L’existence du rêve lucide a été prouvée grâce à une technique faisant appel à des signaux émis par mouvements oculaires. L’expérience en laboratoire se déroule en deux étapes. Dans la première, on fixe des électrodes sur le sujet, une personne apte à faire des rêves lucides. Les signaux électriques transmis par les neurones sont alors mesurés électriquement par l’EEG. Avant de dormir, le sujet reçoit la consigne d’effectuer, toutes les fois où il prendra conscience qu’il rêve, une série de mouvements oculaires prédéterminés, par exemple quatre mouvements extrêmes gauche-droite suivis d’un compte mental de 1 à 10 et de trois mouvements verticaux des yeux.

Ce «capteur de rêves» que tient dans sa main le professeur Antonio Zadra témoigne de l'importance qu'accordent les amérindiens aux rêves. Pour eux, ne plus rêver est un mauvais présage.

«Ces mouvements oculaires ne se produisent pas en temps normal pendant le sommeil, soutient M. Zadra, et ils sont facilement repérables grâce à l’électro-oculogramme. Lorsque le premier signal du rêveur lucide est communiqué à l’expérimentateur, ce dernier peut déterminer sur le tracé EEG le moment exact de la prise de conscience. Cela permet de mesurer les ondes associées à un contenu onirique particulier et d’établir des liens psychophysiologiques.» En soi, le fait que le rêveur lucide est capable de se souvenir d’une tâche précise à accomplir et de l’exécuter est déjà surprenant: l’épreuve suppose que le sujet est en pleine possession de ses facultés cognitives, même endormi.

Deuxième étape: le sujet, cette fois éveillé, refait les mêmes mouvements oculaires. Résultat: le patron d’activation cérébrale associé à l’accomplissement d’une tâche dans son rêve lucide correspond à celui de l’état de veille. «On a ainsi pu établir que pendant le rêve lucide en sommeil paradoxal notre cerveau réagit aux actions sensiblement de la même manière que lorsque nous ne dormons pas», allègue Antonio Zadra. Cette idée a été confirmée par des chercheurs de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, à Caen (France): les zones cérébrales activées pendant un rêve sont analogues à celles sollicitées durant l’éveil.

«Si l’on rêve d’une sensation motrice — porter une valise par exemple —, l’aire sensorimotrice associée à la main est activée; la main gauche se projette dans la région centrale droite et la main droite dans la région centrale gauche. Un rêve auditif activera les zones auditives (la zone temporale, située près de la tempe, et associée à l’audition et au langage) et un rêve visuel les zones occipitales et pariétales (situées vers l’arrière du cerveau)», peut-on lire sur le site Web du laboratoire de cartographie EEG.

«Un réveil provoqué durant le sommeil paradoxal est accompagné dans 80 % des cas d’un rappel de rêves, signale le professeur Antonio Zadra. Mais nous rêvons aussi pendant d’autres phases de sommeil. Toutefois, les rêves lucides se produisent seulement durant le sommeil paradoxal, car un certain degré d’activation corticale est nécessaire à la prise de conscience pendant le rêve.»

D’autres travaux ont permis d’observer que les rêves érotiques sont liés à des réactions physiologiques semblables à celles de l’activité sexuelle réelle. Pour le cerveau, rêver d’une nuit torride avec l’être cher équivaudrait à la vivre pour de vrai.
C’est peut-être ce qui expliquerait pourquoi certains ont tendance à prendre leurs rêves pour la réalité…

Dominique Nancy

Un phénomène encore controversé

Un rêve lucide peut-il réellement avoir lieu pendant que le rêveur dort? Oui, répond Mathieu Pilon. Mais un véritable fossé s’est creusé entre ceux «qui y croient» et ceux «qui n’y croient pas». L’étudiant, qui entreprend un doctorat sous la direction du professeur Antonio Zadra, a présenté une conférence sur le sujet en mai dernier au congrès de l’ACFAS. «Pour certains scientifiques, le rêve lucide ne peut pas se produire durant le sommeil, rapporte-t-il. Car si la personne affirme “Je fais présentement un rêve”, c’est certainement qu’elle ne dort pas.»

Le fait que des fragments d’événements de la vie diurne sont fréquemment présents dans les rêves a longtemps induit les spécialistes en erreur. Au début des années 50, le philosophe Norman Malcolm a proposé l’idée que les rêves avaient lieu dans une période transitoire entre le sommeil et l’éveil. Pour lui, les rêves étaient des résidus de l’information absorbée inconsciemment pendant le jour et insérée dans les mécanismes de notre mémoire, soutient le jeune chercheur. Les rêves lucides étaient alors considérés comme des souvenirs diurnes ou associés à des expériences qu’on pense avoir vécues.

Cette hypothèse a été réfutée une trentaine d’années plus tard, lorsqu’on a montré expérimentalement que les rêves lucides surviennent pendant le sommeil paradoxal. Mais pour plusieurs encore, c’est le rêve lucide en soi qui est paradoxal, car le phénomène ne concorde pas avec leur conception du sommeil et du rêve. Pour eux, ces états sont associés à une suspension complète des processus conscients.

«L’observation a pourtant été corroborée par six équipes de chercheurs dans le monde, fait valoir le psychologue Antonio Zadra. Le Centre d’étude du sommeil et des rythmes biologiques de l’Hôpital du Sacré-Cœur est l’un des premiers au Canada à avoir mené des études en laboratoire sur le rêve lucide.»

D.N.



 
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