Édition du 10 septembre 2001 / Volume 36, numéro 3
 
  Témoignage
Hommages à Marcel de Grandpré

Le professeur Marcel de Grandpré aura été, presque à son corps défendant, pendant les 60 années d’une carrière productive, acteur, témoin et analyste de l’éducation au Québec, puis ailleurs dans le monde. Effacé, discret, il besognait avec une régularité de métronome qui s’est maintenue jusqu’à la fin; il s’est toujours fait un point d’honneur d’être disponible et ouvert envers tout collègue ou étudiant qui sollicitait son expertise.

La mythique Révolution tranquille, qui éclatera en 1960 pour l’opinion publique à partir d’une charte de l’éducation, était en gestation depuis les années 40. Marcel de Grandpré, en tant que fidèle assistant de M. Georges Perras, doyen de la Faculté des arts et directeur de l’École normale secondaire, affiliée à l’Université de Montréal, s’activait dès lors à la formation des enseignants. Au programme de licence en enseignement — le baccalauréat de l’époque —, il établit, en sa qualité de directeur des études, l’obligation pour les candidats de produire un essai fouillé, soumis à un jury, en vue de vérifier si les futurs enseignants maîtrisaient leur discipline et leur langue…

Au moment du grand branle-bas de la commission Parent, c’est encore à M. de Grandpré que la Fédération des collèges classiques fera appel. Ces collèges, avec leur 13e, 14e et 15e année de scolarité, constitutifs des facultés des arts de Laval et de Montréal, formaient à l’époque ce qu’ailleurs on nomme des off-campus colleges. Le collègue de Grandpré préparera les deux volumes d’analyses et de propositions présentées par les 93 établissements du réseau, dont cinq se transformeront en constituantes de l’Université du Québec par la suite.

Une fois devenu professeur à la toute nouvelle Faculté des sciences de l’éducation de l’UdeM, en 1967, Marcel de Grandpré prendra pour un temps ses distances par rapport au système québécois d’éducation, avant d’y revenir plus tard. Initiateur et animateur des programmes en éducation comparée et internationale, il collaborera à des enquêtes et à des publications sur les recherches en éducation faites au Canada, avec le professeur Robin Harris, de l’Université de Toronto, puis il rédigera, pour l’UNESCO, un ouvrage novateur sur les équivalences internationales de diplômes universitaires. Grand voyageur, il ira même enquêter sur place, jusque dans l’ex-URSS et en Mongolie-Extérieure! Surtout, il concentrera alors son enseignement et son encadrement d’étudiants aux cycles supérieurs.

Au moment où l’université «discriminait» encore quant à l’âge, le professeur de Grandpré fut parmi les derniers à être mis à la retraite à ce titre. Officiellement, car dans les faits il ne cessa pas pour autant d’être assidu, pendant près de 20 ans, sur place, chaque jour ouvrable, beau temps, mauvais temps. C’est ainsi qu’il accompagnera jusqu’au succès un nombre étonnant de candidats à la maîtrise et au doctorat. Puis, ultime contribution et retour aux sources, sans relâche pendant cette période, il a confié à la mémoire de son ordinateur un trésor de données sur l’éducation québécoise au cours du siècle précédent: évolution des programmes scolaires, utilisation des méthodes et des manuels, évaluation des apprentissages, etc.

Le professeur Marcel de Grandpré fut un bâtisseur de patrimoine culturel.

André Girard
Professeur retraité

Hommage à un ami


Marcel de Grandpré a été pour moi un mentor, un éclaireur, un bon professeur d’éducation comparée et un ami. Sa présence m’était précieuse. Il savait avec beaucoup de cœur avoir du temps, de l’attention et du respect pour ses amis. Charmant et généreux, il avait honoré de sa présence le séminaire-conférence de l’association étudiante le 30 mars dernier, ce fut son dernier festin académique.

M. de Grandpré m’avait accueilli dans son bureau en 1996, alors que je le visitais par curiosité. On m’avait dit: «Il y a un vieux professeur qui a pris sa retraite en éducation comparée, mais il travaille tous les jours… Il faut que tu le rencontres.»

Le 18 avril, lorsque M. de Grandpré vient au bureau pour la dernière fois, j’ai le sentiment qu’il vient faire ses adieux aux collègues. Il était fatigué et déjà en partance. Vers 13 h, il s’est senti mal et je l’ai accompagné à l’autobus. Il souhaitait mourir en partant de l’Université et non d’ailleurs. Je pense qu’il est parti heureux.

La Faculté des sciences de l’éducation et l’éducation comparée perdent ainsi un pionnier. Professeur de pédagogie à l’École normale secondaire (ENS) jusqu’en 1946, il y obtient son baccalauréat en pédagogie à l’âge de 18 ans.

Élève au séminaire de Joliette de 1928 à 1935, il entame son noviciat en 1935; il prononce ses vœux perpétuels en 1939 et est ordonné prêtre le 16 juin 1940.

Marcel de Grandpré était diplômé de théologie de l’Université de Montréal (1941). Étudiant à l’ENS de 1942 à 1943, il y deviendra professeur et directeur des études de 1946 à 1956. À la suite du «rapport de Grandpré», la Commission des études vote, le 1er octobre 1953, la création d’une faculté des sciences de l’éducation. De 1961 à 1964, il est directeur des recherches à la Fédération des collèges classiques; ce passage lui inspirera le Mémoire de la Fédération des collèges classiques pour la commission du rapport Parent.

Il avait une grande connaissance de l’histoire de la formation des enseignants au Québec. Véritable pionnier de l’éducation comparée au Canada français, il présente sa thèse et obtient un doctorat à la Sorbonne (Paris) en 1970 sur le thème «La coéducation dans les écoles de 45 pays». Il a enrichi l’enseignement de ce champ d’études en publiant sous l’égide de l’UNESCO, en 1969, un glossaire des équivalences internationales de diplômes qui sera repris en collaboration en 1973 sous le titre Les études supérieures: présentation comparative des régimes d’enseignement et des diplômes. Aux Presses universitaires de France, dans la prestigieuse collection Traité des sciences pédagogiques, il publie dans le tome 3 Pédagogie comparée. Ces ouvrages traduits dans plus de cinq langues font rayonner les études comparées au Canada et à l’étranger. Ces écrits sont une contribution considérable à la formation d’un grand nombre d’étudiants et de plusieurs générations d’enseignants.

M. de Grandpré a dirigé de nombreux étudiants aux cycles supérieurs, il demeure un modèle qui inspire et qui incite à poursuivre les recherches sur les pistes qu’il a dégagées. Homme de rigueur au regard critique, lucide et discret, ouvert aux idées, attentif, disponible et aimable, la psychologie et la psychanalyse occupaient une place importante dans sa vie. Une vie consacrée à l’esprit et au savoir à l’échelle mondiale, mais surtout à l’Université de Montréal.

Pourquoi faire de l’éducation comparée? Les recherches sur l’éducation comparée ont pour but de fournir des moyens nouveaux afin de perfectionner les sciences de l’éducation, qui se composent des faits et d’observations rangés dans des tables analytiques. Ces faits et observations lorsqu’ils sont rapprochés et comparés permettent de déduire des principes certains. Voilà, en substance, une réponse simple de Marcel de Grandpré.

Il a parcouru tous les continents, mais il avait le regret de n’avoir pu visiter l’Afrique subsaharienne. Des accusations sans fondement en 1956 à l’ENS, des craintes de vengeances politiques à la suite du mémoire des collèges classiques l’ont attristé. Son départ précoce à la retraite aussi, car il avait encore beaucoup à offrir aux étudiants par ses expériences et ses compétences acquises tout au long de sa carrière. Il a d’ailleurs continuer à aider et à encourager les étudiants dans leurs cheminements difficiles. Son intelligence, son élégance, sa volonté, sa ténacité, sa fidélité et ses goûts lui ont permis de surmonter les souffrances et de mener sa vocation à terme.
Je me sens aujourd’hui raffermie et confiante au moment de poursuivre ma thèse en éducation comparée. Je me souviendrai toujours de ses conseils fertiles et de son souffle qui, comme l’écrivait Birago Diop (1906-1989) dans «Souffles»:
Ceux qui sont morts ne sont jamais partis […]
Ils sont dans la Case, ils sont dans la Foule […]

Adieu, cher ami, et reposez en paix éternellement.

Valèse Mapto Kengne
Candidate au doctorat en éducation comparée et fondement de l’éducation



 
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