Édition du 28 octobre 2002 / volume 37, numéro 9
 
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Quand l’Université créait des poules et des melons: l’Institut agricole d’Oka a connu sept décennies de prospérité.

« Nous crions au meurtre!»; «Désastre national»; «Calamité d’envergure nationale canadienne-française». C’est par ces expressions que la chambre de commerce du district de Montréal accueille la décision du ministre de l’Agriculture, Alcide Courcy, de concentrer à l’Université Laval l’enseignement supérieur en agriculture à compter de 1962.

La colère de la chambre de commerce s’explique. La décision du ministre met fin à près de 70 ans d’enseignement agricole à Montréal. C’est en 1893 que le trappiste dom Antoine Oger et trois de ses compagnons venus de France s’installent sur un terrain mis à leur disposition par les Messieurs de Saint-Sulpice sur le territoire de la paroisse d’Oka afin de créer une école d’agriculture. Affiliée à la succursale de Montréal de l’Université Laval en 1908 puis à l’Université de Montréal en 1920, l’école devient l’Institut agricole d’Oka (IAO) en 1914. Le fonds de cet institut disparu est conservé à la Division des archives de l’Université de Montréal et compte plusieurs centaines de documents.

Le projet initial d’implanter une école agricole remonte à 1793, année où des moines de la Grande Trappe, persécutés en France, passent en Angleterre avec l’intention de continuer leur route vers l’Amérique. Le domaine d’Oka, où est érigé l’abbaye de Notre-Dame-du-Lac, s’étend sur 1800 acres, dont 800 sont cultivés. On y trouve des vergers comptant près de 4000 arbres fruitiers, principalement des pommiers. Le potager produit des plantes variées, parmi lesquelles le célèbre melon d’Oka, créé par un trappiste. Le cheptel de plus de 2000 têtes comprend des bovins, des chevaux, des porcs et plus de 2000 poules, dont la première race de volailles canadiennes: la Chanteclerc (voir l’encadré).

Le monastère original étant devenu trop petit, un nouveau pensionnat capable d’accueillir 125 élèves est construit en 1914. De nouveau à l’étroit en 1930, les trappistes font construire des locaux modernes et à l’épreuve du feu avec l’aide du gouvernement provincial.

Former une élite rurale

«L’heure est venue pour les prêtres de la campagne de former une élite professionnelle agricole», écrit en 1928 Mgr Fabien-Zoël Decelles, évêque de Saint-Hyacinthe, dans le Bulletin de la ferme, publication destinée aux cultivateurs. Le directeur de l’IAO y incite les agriculteurs à envoyer leurs fils suivre les cours donnés par l’Institut. «Tous les remèdes vantés pour améliorer les conditions des cultivateurs de la province de Québec resteront inefficaces tant que le cultivateur ne possédera pas une base sérieuse de connaissances nécessaires pour en tirer le meilleur parti. […] Cultivateurs, qui regrettez peut-être de n’avoir pas pu acquérir vous-mêmes ces connaissances, ne refusez pas à vos fils la chance de les posséder.»

L’Institut a pour mission de former «des jeunes gens instruits en sciences agricoles en leur inculquant l’amour du sol et les procédés modernes de culture». Plusieurs programmes d’études sont offerts: une formation scientifique de quatre ans débouchant sur l’obtention du titre de bachelier en agriculture; un programme de deux ans conçu sur mesure pour les fils d’agriculteurs et des cours d’été donnés aux instituteurs, aux inspecteurs d’écoles primaires et aux professeurs d’aviculture et d’horticulture. En 1933-1934, l’Institut compte 215 élèves dans son programme de quatre ans.

Le cours supérieur propose de préparer les élèves à devenir cultivateurs, directeurs de groupes de fermes, responsables de fermes de démonstration, directeurs de centres de contrôle laitier, agronomes de comté, spécialistes en aviculture ou en horticulture fruitière et maraîchère, spécialistes en recherche agronomique, professeurs dans les écoles moyennes d’agriculture, représentants de compagnies agricoles et conseillers agricoles.

Les cours abrégés connaissent un succès inattendu: en 1927, alors qu’on prévoit recevoir 50 agriculteurs pour un cours d’été, c’est 350 fils de cultivateurs qui affluent à l’Institut. Devant un tel succès, des cours par correspondance sont élaborés. Ils sont donnés par l’intermédiaire de la Revue de l’Institut agricole d’Oka et de La terre de chez nous, publications auxquelles les élèves doivent s’abonner. L’IAO publie aussi en 1929 le Catéchisme agricole de l’IAO, qui énonce, à l’intention des élèves du cours élémentaire d’agriculture générale, les préceptes d’une saine gestion agricole.

La fin de l’enseignement

En 1930, le gouvernement du Québec accorde aux trappistes la somme de 300 000 $ pour l’agrandissement de l’Institut contre leur engagement de poursuivre leur travail pendant les 30 prochaines années. En 1958, les moines font connaître leur intention de cesser l’enseignement à l’expiration de l’entente. Pourtant, le gouvernement entreprend la construction d’une nouvelle école en 1960 et les moines acceptent de poursuivre les cours pour la durée des travaux.

Après les élections de 1962, la question de l’enseignement agricole au Québec est de nouveau mise à l’étude. Finalement, la décision est prise de ne maintenir qu’une seule faculté d’agronomie à l’Université Laval. L’Institut agricole d’Oka ferme ses portes le 20 octobre 1962, après avoir formé plus de 800 diplômés en agronomie et accueilli une centaine d’élèves étrangers dans ses murs. Ses biens sont achetés par le gouvernement du Québec et envoyés à l’Université Laval.

Diane Baillargeon et Denis Plante



P.-S. — La rédaction de cette chronique a été rendue possible par la consultation des archives de l’Université de Montréal. Aidez-nous à constituer cette mémoire institutionnelle au moyen des programmes de gestion des documents mis en place par la Division des archives. Reportez-vous aux rubriques «Soutien à l’administration» et «Soutien à la communauté universitaire» du site Web de la Division des archives: www.ARCHIV.Umontreal.ca.

Sources: Fonds Institut agricole d’Oka (E 82); Division des archives, Répertoire numérique du Fonds Institut agricole d’Oka (E 82) par Isabelle Dion; La Presse, 10 février 1962.

 
La poule Chanteclerc, fierté canadienne

Tête courte, bec jaune court et fort, dos large aux épaules légèrement inclinées vers la selle, queue moyenne, poitrine large et bien arrondie, plumage blanc de neige, crête, face, oreillons et barbillons rouges brillants, telles sont les caractéristiques de la poule Chanteclerc. Créée par le père Wilfrid, moine trappiste d’Oka, qui voulait une volaille «pratique» et «vraiment canadienne» au «cachet particulier», cette poule aura nécessité 10 ans de travail.

En 1908, un double croisement est réalisé entre un coq Cornouaille foncé et une Livourne blanche et un coq Rhode Island rouge et une poule Wyandotte blanche. En 1909, un coq né du second croisement est accouplé avec les poulettes les plus blanches du premier croisement. De croisement en croisement, on obtient, au printemps 1917, «une magnifique poulette qui, à l’âge de sept mois, atteignait le poids de 7 livres et qui, par surcroît de bonheur, se révélait une excellente pondeuse d’hiver». Celle-ci est croisée avec un superbe coq Plymouth Rock blanc de 10 livres. La race est ensuite améliorée en ne conservant que les sujets aux caractéristiques souhaitées.

La Chanteclerc était née, synthèse des cinq meilleures races répandues dans ce pays. En 1918, la poule est présentée dans les foires avicoles. Elle y connaîtra un grand succès et fera, avec le melon d’Oka et le fromage du même nom, l’orgueil des moines de l’Institut agricole d’Oka.



 
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