Édition du 24 avril 2003
 
  Sous l'il de Dieu
L'il occupe une place prépondérante dans la symbolique de toutes les religions, observe l'ophtalmologiste Jean Milot.

«Si le regard pouvait féconder et tuer, les rues seraient pleines de cadavres et de femmes grosses», disait Paul Valéry. Voilà qui résume bien toute la charge que peut porter un simple regard humain. Pas étonnant que la symbolique de l'il et du regard se retrouve dans toutes les mythologies et soit omniprésente dans l'iconographie religieuse.

Le Dr Jean Milot, ophtalmologiste à l'hôpital Sainte-Justine et professeur à la Faculté de médecine de l'Université de Montréal, en a fait l'objet de sa conférence présentée le 16 avril dernier à l'occasion des conférences-midi de l'établissement hospitalier.

Si l'il est d'abord une structure anatomique, la vision renvoie quant à elle à la perception subjective d'une image extérieure, alors que le regard est un échange, un contact, un moyen de communication sans parole, a distingué le conférencier. «Le coup de foudre peut être provoqué par un simple regard», a-t-il souligné.

L'il d'Horus
Aussi loin qu'on puisse remonter, on découvre des représentations de l'il dans l'iconographie religieuse, ou encore un rôle magique attribué à la vision dans les récits mythiques de l'ancienne Égypte, de l'Inde, du christianisme ou des religions amérindiennes. Et à la revue présentée par l'ophtalmologiste, on pourrait ajouter le Big Brother de George Orwell et les premiers mots du deuxième couplet du Ô Canada.

Pour le Dr Milot, cette importance accordée à l'il n'illustre pas un trait de paranoïa mais plutôt le fait que c'est d'abord par le regard, donc par l'il, que toute communication ou relation avec les autres s'établit. L'il peut en fait apporter chance ou malheur. «On a longtemps été convaincu que lorsqu'un mauvais sort était jeté, c'était par l'il qu'il était transmis, explique-t-il. On croyait qu'un faisceau allait de l'il à la personne ou à l'objet visé par le maléfice.»

Pour se protéger de ce mauvais il, les Égyptiens portaient sur eux une amulette à l'effigie de l'il d'Horus. Dans l'ancienne Égypte, Horus est devenu un symbole de la médecine parce que, selon la mythologie, il a été guéri par Thot après avoir eu l'il tranché en plusieurs morceaux au cours d'une bataille avec Seth. Le soleil et la lune étaient aussi considérés comme les deux yeux d'Horus.

Certains associent d'ailleurs à la représentation stylisée de l'il d'Horus un des symboles de la médecine moderne, soit le R dont la patte est marquée d'une barre oblique pour former un X, symbole adopté par les chirurgiens du 18e siècle et qu'on retrouve souvent sur les ordonnances.

De la Bible aux croisades
En plus d'être lié à la divinité et aux mauvais sorts, l'il devient fréquemment objet de punition tant chez les dieux que chez les mortels. Dans la mythologie grecque, Orion a été rendu aveugle pour qu'il ne puisse plus voir une jeune fille qu'il convoitait contre la volonté du père. dipe s'est lui-même crevé les yeux après avoir appris qu'il avait commis l'inceste avec sa mère. Méduse transformait en statue de pierre quiconque osait la regarder.

Dans la Bible, il est aussi dit que nul ne peut voir Dieu sans mourir, alors que l'enfer est décrit comme la privation de la vue de Dieu. La femme de Loth a pour sa part été changée en statue de sel pour avoir regardé derrière elle la destruction de Sodome, et Samson a eu les yeux crevés dès que les Philistins qu'il combattait l'eurent fait prisonnier.

Cette dernière pratique a d'ailleurs subsisté au moins jusqu'aux croisades. «Les Grecs crevaient les yeux des prisonniers babyloniens pour ne pas qu'ils reviennent au combat, indique Jean Milot. C'est aussi le sort qu'ont subi les croisés, qui furent malgré eux à l'origine du premier hôpital ophtalmologique en Europe.»

La symbolique de l'il est également présente dans la mythologie chrétienne. On connaît bien sûr l'il de Dieu dans le triangle représentant la Trinité. La guérison d'un aveugle est par ailleurs un des gestes dits «miraculeux» attribués à Jésus, ce qui est interprété comme un symbole de la victoire de la lumière sur les ténèbres. L'Évangile raconte aussi que Saul, frappé de cécité alors qu'il allait arrêter des chrétiens, a recouvré la vue une fois converti.

Et selon le Dr Milot, il existe un saint patron à invoquer pour presque chacune des affections de l'il, les sainte Odile, sainte Lucie et sainte Claire se disputant le titre de patronne des aveugles ou encore des ophtalmologistes.

Daniel Baril



 
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