Édition du 19 avril 2004 / volume 38, numéro 28
 
  La société en réseau
Manuel Castells de retour à l’UdeM pour une conférence

Manuel Castells

«À 26 ans, alors que j’étais exilé d’Espagne et expulsé de France, c’est l’Université de Montréal qui m’a donné la chance de reprendre mes travaux intellectuels en me nommant professeur adjoint. Je suis donc très ému de m’y retrouver», a confié le sociologue catalan Manuel Castells en introduction à la conférence («La société en réseau comme structure sociale de l’ère de l’information») qu’il a prononcée le 31 mars dernier dans un auditorium bondé du Pavillon Roger-Gaudry. C’est dans un français parfait, délicieusement teinté de l’accent espagnol, qu’il a entretenu son assistance des principaux thèmes de son œuvre la plus marquante, L’ère de l’information. «De cette façon, a-t-il précisé avec un sourire, vous n’aurez pas à lire les 1500 pages de la trilogie.»

Professeur émérite de l’Université de Californie à Berkeley, dont il a rejoint les rangs en 1979, professeur-chercheur à l’Universitat Oberta de Catalunya, une université virtuelle, titulaire de six doctorats honorifiques et auteur d’ouvrages qui se sont vendus à des dizaines de milliers d’exemplaires dans plusieurs langues, ce spécialiste des questions urbaines et des réseaux de communication est une sommité. «Son œuvre est considérée comme l’une des plus fécondes et des plus riches actuellement dans le domaine des sciences sociales», a mentionné le directeur du Département de sociologie, Arnaud Sales, dans sa présentation du conférencier. C’est ce département conjointement avec celui de communication, la Faculté des arts et des sciences et la Faculté des études supérieures qui avaient organisé la conférence.

L’ère de l’information

Selon Manuel Castells, la société postindustrielle n’est pas une société de l’information, ni de la connaissance ni du savoir. «La connaissance est centrale dans toutes les sociétés, observe-t-il. Nous en savons plus qu’il y a 200 ans, c’est vrai, mais moins que dans 200 autres années.» Quand nous parlons de l’information, souligne-t-il, nous parlons surtout des technologies de l’information, d’Internet, d’ordinateurs. Autrement dit, c’est la base technologique des réseaux d’information, et non l’information en elle-même, qui sert de fondement à la nouvelle organisation sociale.

En fait, d’après M. Castells, trois processus indépendants interagissent dans la production de la société en réseau: la révolution technologique, qui a, entre autres, permis l’avènement d’Internet; la restructuration, sous l’effet de la mondialisation, des systèmes sociaux dominants – étatisme et capitalisme; ainsi que les courants sociaux qui ont émergé dans les années 60 et qui se sont ensuite développés, notamment dans les mouvements identitaires, féministe et écologiste.

Quelle est la spécificité des nouveaux réseaux de communication? La Société américaine d’archéologie a publié un livre qui confirme les thèses de Manuel Castells sur l’importance des réseaux dans l’organisation de la société. Mais, selon les archéologues, il n’y aurait là rien de nouveau sous le soleil: les sociétés humaines auraient toujours été organisées en réseaux. «Pendant un moment, j’ai eu une tentation, celle de croire que ma théorie pouvait expliquer l’histoire de l’humanité, a raconté le conférencier avec humour. Mais je suis vite revenu sur terre: on ne parlait ni des mêmes réseaux, ni de la même capacité de rétroaction, ni de la même complexité. Cette forme d’organisation sociale existait certainement à l’état latent, mais la technologie nécessaire pour qu’elle puisse croître n’existait pas. Celle-ci n’est apparue qu’au début des années 90, avec l’essor de la microélectronique.»

La logique des réseaux

Manuel Castells a analysé les conséquences économiques, politiques et sociales de la logique des réseaux. «Sur le plan économique, l’introduction des nouvelles technologies de l’information n’augmente pas nécessairement la croissance économique, a-t-il déclaré. Si l’on introduit plus d’ordinateurs dans une compagnie organisée verticalement, de façon rigide, on ne fera que ralentir la production.» En revanche, la capacité du réseau de fonctionner en temps réel à l’échelle planétaire permet aux entreprises de réagir de façon presque instantanée aux demandes du marché. Cela influe sur la commercialisation des produits, dont la rotation est de plus en plus rapide.

L’organisation du travail de la société en réseau est «désocialisée» et individualisée par rapport à l’organisation typique de l’ère industrielle. «Aujourd’hui, note le sociologue, tout le monde devient consultant de tout le monde.» La logique des réseaux transforme le monde des médias et celui du pouvoir. »Une fois programmé, le réseau fonctionne de façon très flexible, il n’a pas de sentiments», insiste Manuel Castells. C’est ce qui explique qu’il puisse servir les intérêts à la fois d’une organisation comme al-Qaïda et d’un groupe d’altermondialistes. Selon lui, ce sont les réseaux de jeunes, traditionnellement indifférents à la politique, qui se sont mis en branle aux dernières élections espagnoles pour réclamer la vérité sur les attentats et qui ont entraîné le renversement du gouvernement Aznar. «Les réseaux alternatifs, qu’ils soient constructifs ou destructeurs, ont la possibilité qu’ils n’avaient pas autrefois de déstabiliser les appareils de pouvoir.»

Marie-Claude Bourdon



 
Archives | Communiqués | Pour nous joindre | Calendrier des événements
Université de Montréal, Direction des communications et du recrutement