Édition du 21 mars 2005 / volume 39, numéro 25
 
  L’Université offre un nouveau cours sur l’islam
Patrice Brodeur recherche les valeurs derrière les comportements

Patrice Brodeur

«Le dialogue des visions et valeurs du monde.» Patrice Brodeur recourt à ces mots pour expliquer l’essence du travail qu’il entreprend à la Faculté de théologie et de sciences des religions. Le jeune professeur y donnera, à l’automne, un nouveau cours intitulé L’islam.

«Il s’agit d’un cours surtout axé sur l’islam contemporain. Nous étudierons l’islam sous ses deux facettes entrelacées: le religieux et le culturel. Nous cheminerons à travers la diversité interne du monde musulman qui, surtout à l’époque contemporaine, est intrinsèquement liée au monde occidental», explique Patrice Brodeur en entrevue.

M. Brodeur s’intéresse au dialogue interreligieux et interculturel, qu’il considère comme une seule et même chose dans la mesure où, note-t-il, la distinction entre culture et religion est propre à l’Occident (héritée du Siècle des Lumières) et ne correspond généralement pas à la vision d’autres cultures. «La différence si marquée en Occident entre culture et religion provient de notre propre histoire occidentale; nous projetons trop souvent cette dichotomie lorsque nous voulons comprendre d’autres visions du monde», dit-il.

«Une société pluraliste, ce n’est pas uniquement du multiculturalisme, indique-t-il. Nous sommes rendus beaucoup plus loin. Il y a un grand besoin d’intégrer toutes ces diversités identitaires. Pour cela, il faut un dialogue des visions et valeurs du monde. Ce qui est intéressant, c’est de chercher les valeurs communes derrière les comportements.»

Le professeur Brodeur mentionne le port du voile. «Il y a d’abord plusieurs sortes de “voile”. Vues de l’extérieur, ces réalités peuvent vouloir dire pour beaucoup d’Occidentaux “oppression de la femme”, et nous avons le cas des talibans qui le prouve sans aucun doute. Mais il ne faut pas réduire tout port du voile à cette minorité extrême. Le port du voile peut aussi correspondre à une approche féministe. Le voile, qui ne fait d’ailleurs pas l’unanimité chez les femmes musulmanes aujourd’hui, doit se lire comme un symbole islamique aux interprétations multiples parce qu’il se vit de façons multiples», déclare-t-il.

Patrice Brodeur, qui est titulaire d’une chaire de recherche du Canada sur l’islam, le pluralisme et la mondialisation, entre officiellement à l’Université le 1er juin prochain. Son arrivée reflète un nouvel essor de la Faculté quant à l’enseignement des différentes religions du monde. Docteur de l’Université Harvard, il a à son actif un nombre impressionnant d’études et de publications. Il a passé les dernières années au Département d’études religieuses du Connecticut College.

Le spécialiste de l’islam résidait aux États-Unis au moment des attentats du 11 septembre 2001. «J’ai passé trois mois à répondre aux questions des médias. J’ai en quelque sorte joué un rôle d’éducateur. J’ai tenté de réduire un peu l’ignorance et les peurs. Car, ne l’oublions pas, ce sont nos peurs qui nous minent.»
Dans ses interventions, M. Brodeur ne perd pas de vue que celui qui réfléchit, ou juge, porte les lunettes de sa civilisation. Ainsi, la diversité du monde musulman ne saute pas aux yeux de tous, ni d’ailleurs la diversité du monde occidental pour la grande majorité des musulmans non occidentaux.

«Lorsqu’on parle de la condition de la femme dans les pays à majorité musulmane, il faut établir des distinctions. Sait-on, par exemple, que le pourcentage de femmes médecins en Égypte est bien plus élevé que dans les pays occidentaux?»

En revanche, le professeur réprouve l’exploitation de la femme dans l’idéologie des talibans. Il rejette cet extrémisme comme il rejette les extrémismes chrétiens, dit fondamentalistes. «Il faut décrier tant les comportements “fondamentalistes” que les jugements trop généralisateurs», prévient-il.

Ainsi, qu’aurait-on pensé si, au lendemain de la tuerie terroriste de Timothy McVeigh, qui a causé la mort de plus de 168 personnes à Oklahoma City en 1995, l’on avait généralisé son comportement à tous les chrétiens américains, même d’extrême droite? fait-il remarquer.

Engagement

«Je suis un chercheur qui veut être engagé dans la société. La production du savoir, c’est pour qui et pourquoi? Qui en bénéficie vraiment? Quelles sont les valeurs derrière les choix des programmes de recherche? Le savoir doit se transmettre, mais pas sans d’abord s’assurer de l’incidence que certains domaines du savoir ont sur la société. Presque toutes les disciplines ont leur branche appliquée, mais pas encore les sciences des religions.»

M. Brodeur désire donc développer une branche des sciences appliquées de la religion. «Par exemple, dans le domaine de la santé, une connaissance générale sur les différentes visions et valeurs du monde peut favoriser un meilleur rapport entre médecins et patients aux identités multiples.»

Le chercheur travaille actuellement à un portail Internet qui contiendra une base de données sur le dialogue interreligieux et la résolution des conflits. Le site donnera aussi des conseils sur l’organisation de séminaires relatifs à ces sujets.

Patrice Brodeur est à la fois chercheur et chrétien catholique pratiquant. «Je fais une distinction entre mon rôle de chercheur rationnel critique et ma pratique spirituelle personnelle. Mais je reconnais aussi que le premier nourrit la seconde et vice versa.»

Paule des Rivières  



 
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