Édition du 4 avril 2005 / volume 39, numéro 27
 
  Le Québec n’a pas perdu le nord
Pour Gérard Bouchard, la civilisation occidentale est en proie à des bouleversements, mais elle n’est pas en crise

Gérard Bouchard

Malgré d’indéniables bouleversements, la civilisation occidentale n’est pas en état de crise. C’est du moins l’opinion du sociologue et historien Gérard Bouchard.

«Il se produit des bouleversements importants, oui, mais pas de crise. Nous ne sommes pas dans l’éclatement des sociétés, dans le chaos», estime M. Bouchard.

Le professeur a prononcé, le 23 mars dernier, la conférence Augustin-Frigon, organisée annuellement par l’École polytechnique. La communication avait pour thème «La culture québécoise est-elle en crise?»

M. Bouchard ne nie pas que la civilisation occidentale a perdu des repères auxquels elle s’identifiait depuis des centaines, voire des milliers d’années. Il mentionne notamment le fait que la raison ne règne plus incontestée au sommet des vertus. «La raison continue d’avoir préséance sur le mythe dans nos sociétés, mais nous assistons tout de même à une renégociation du rapport entre la raison et le mythe.

«Remarquez que cette renégociation avait déjà commencé au siècle dernier avec Freud, qui faisait une place à l’inconscient. Aujourd’hui, nous observons une tolérance à l’égard de l’ambiguïté, de la contradiction. Même qu’une interprétation trop stricte du réel devient suspecte. Le culte de l’image, de la musique participe aussi de cette réalité», constate M. Bouchard.

Du bon usage du mythe

Mais en bout de ligne, cette réhabilitation du mythe apparait factice aux yeux de M. Bouchard, car, même s’il a été officiellement disqualifié pendant deux millénaires (depuis les Grecs), le mythe n’a, en fait, jamais cessé de jouer son rôle. Et c’est bien ainsi, à son avis, puisque «le devenir d’une société dépend des mythes et idéaux qu’elle se donne».

«Le mythe peut correspondre à une falsification, mais avant tout il permet une représentation qui institue des valeurs. Il crée des liens, il atténue des tensions.»

Un exemple? M. Bouchard estime que les États-Unis reposent sur un mythe très efficace, soit celui de la mobilité sociale. Chacun est responsable de son destin et chacun peut gravir les échelons sociaux jusqu’au sommet. Ce mythe incite à accepter une société en réalité très inégale. Et lorsque le mythe vieillit, il se renouvelle par les immigrants, qui le valident.

Pour M. Bouchard, la question n’est pas tant de savoir si un mythe est vrai ou faux que s’il est efficace ou non.

Voici d’autres exemples. Le Canada anglais est engagé dans un grand rêve basé sur l’esprit de la Charte canadienne des droits et libertés et se voit comme le pays pacificateur par excellence, apte à jouer les médiateurs sur la scène internationale.

Le Québec n’est pas en reste. «Depuis la Révolution tranquille, nous cultivons la vision d’une petite nation ingénieuse, dynamique, qui peut faire son chemin parmi les plus grands.»

Le Brésil est gonflé par le mythe d’une opposition à la mondialisation sauvage. En revanche, certains pays n’ont pas su trouver dans leurs mythes la force de se renouveler. C’est le cas de la Russie, de la Roumanie, de l’ex-Yougoslavie et d’Haïti.

Le chercheur, qui est rattaché à l’Université du Québec à Chicoutimi, effectue présentement des travaux comparés sur les imaginaires collectifs dans le cadre d’une chaire de recherche du Canada dont il est titulaire. Il est coauteur ou codirecteur d’une trentaine d’ouvrages et de 240 articles dans des revues scientifiques. Il a prononcé plus de 450 conférences, un plaisir, dit-il, qui est peut-être sur le point de disparaitre, rendu presque obsolète avec la venue des nouvelles technologies.

«Les vieux maitres ont un peu perdu leur latin, dépassés par les virtuoses de la communication. Le champ intellectuel est dérèglementé et l’art de la communication est soumis à une nouvelle grammaire. Mais dans ce domaine, le sentiment de crise affecte surtout les intellectuels, qui ont perdu le monopole de la parole», a lancé M. Bouchard en invitant l’auditoire à établir un parallèle avec l’invention de l’imprimerie il y a 500 ans. L’imprimerie a certes déclassé la famille intellectuelle de l’époque, mais a permis un nouvel accès aux ouvrages et le renouvellement des thèmes étudiés.

L’emprise du passé

«Nous passons actuellement d’un système à l’autre.» Au nombre des changements observés, M. Bouchard mentionne que «le rapport avec l’autre», qui autrefois incarnait la menace et le danger, est aujourd’hui remplacé par une ouverture inédite; le «rapport avec le passé» est lui aussi transformé: «Le passé n’est plus le siège d’aucun consensus et certains rejettent même l’idée de le reconstituer.»

Le sociologue se demande s’il est justifié de louer les grandeurs de la civilisation qui s’estompe sans se souvenir que ce monde disparu était associé à l’esclavage et au colonialisme.

«Il me semble que nous sommes dans un système de transition», a souligné le chercheur, qui ne partage d’ailleurs pas les inquiétudes de ceux qui ne voient dans la jeunesse d’aujourd’hui que décrochage social, vide, désarroi, bref une vie dénuée de sens.

À remarquer que M. Bouchard a étudié 50 romans de jeunes auteurs québécois dont la parution s’est échelonnée sur cinq ans. Effectivement, il y a trouvé vide et désarroi. «Mais, ajoute-t-il, si l’on regarde ailleurs, on voit des jeunes formés, travaillants, disciplinés et avec plein d’idées; on en trouve qui sont très préoccupés par l’écologie, qui prônent la solidarité, la justice et l’égalité. Et d’autres encore qui donnent dans le discours sur l’excellence.»

«Nous trouvons un peu de tout et parfois un discours semble l’emporter sur l’autre. Je trouve que c’est très compliqué.» Mais le chercheur est d’avis que ni la société occidentale ni la société québécoise ne sont en état de crise. Car les mythes continuent de jouer leur rôle en offrant des représentations collectives du réel.

Paule des Rivières



 
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