Hebdomadaire d'information
 
Volume 40 - numÉro 29 - 1er mai 2006
 Sommaire de ce numéro
 Archives de Forum

L’esplanade du Seagram: gaspillage ostentatoire ou responsabilité civique?

La tour du Seagram a marqué l’histoire de l’architecture et de la vie publique de New York

De haut en bas

- L’immeuble est en retrait de 90 pieds, ce qui crée une esplanade d’un demi-acre.

- L’artiste de performance Marilyn Wood et son Celebration Group utilisent les fenêtres éclairées de l’immeuble, le hall, les portes tournantes et l’esplanade en guise de scène.

- Light Up, une sculpture de Tony Smith, érigée sur l'esplanade du Seagram en 1998.

- Phyllis Lambert

(Les trois photos du haut sont reproduites avec lautorisation du Centre canadien darchitecture.)

«La beauté de sa forme élancée et sa force intemporelle le distinguent comme une œuvre phare de l’architecture du 20e siècle. Aucun bâtiment n’a surpassé ce raffinement dans la conception, cette attention prêtée au détail, cette ouverture généreuse à l’accès public et cette recherche inhérente de qualité qui en font une référence de l’architecture urbaine contemporaine.»

Voilà l’éloge que l’American Institute of Architects faisait de l’édifice Seagram de New York en 1980. Sis à l’angle de Park Avenue et de la 52e Rue, l’immeuble est l’œuvre de l’architecte Mies van der Rohe. Les services de l’architecte ont été retenus en 1954 par Phyllis Lambert, qui venait d’être nommée, par son père Samuel Bronfman, directrice de la planification de la construction de ce qui allait abriter le siège social de la distillerie Seagram.

Professeure associée à l’École d’architecture de l’Université de Montréal, Phyllis Lambert présentait la 45e conférence Augustin-Frigon à l’École polytechnique le 13 avril dernier. Mme Lambert a présenté l’histoire du Seagram et de son esplanade qui ont eu, selon ses mots, «des conséquences profondes sur le tissu urbain de New York».

Un espace privé-public

Pour le profane, le Seagram n’a rien d’extraordinaire: c’est un immeuble d’acier et de verre qui s’élève en droite ligne. S’il a marqué l’histoire de l’architecture, c’est justement parce qu’il a été le premier gratte-ciel construit avec ces matériaux, les autres étant encore faits d’acier et de pierre.

Mais il y a plus: contrairement à tout ce qui se faisait à New York à cette époque, le Seagram est bâti en retrait, soit à 27 m de la rue. Cela a pour effet de briser la monotonie du mur de granit qui longe Park Avenue et permet aux passants de voir l’édifice et d’y accéder par une esplanade. L’espace, bordé de fontaines et d’arbres, a tout de suite été adopté comme place publique de repos et de divertissement par le public new-yorkais.

Cette audace a provoqué «un choc de la nouveauté», affirme Phyllis Lambert. Ce choc a même amené la ville de New York à modifier son règlement de zonage. Pour inciter les constructeurs à imiter l’exemple du Seagram, on leur a permis d’augmenter la superficie commerciale à laquelle ils avaient normalement droit; si l’immeuble n’occupait que le quart du site, il pouvait s’élever en droite ligne plutôt qu’en ziggourat.

En 1975, New York comptait 120 esplanades privées représentant près de 20 acres d’espace ouverts au public. Mais bien peu auront le même succès populaire que l’esplanade du Seagram, dont le secret résidait à la fois dans la planification de l’aménagement et dans son usage à des fins culturelles.

«Ce dont je rêvais pour l’immeuble, c’était d’un espace ouvert où l’on pourrait s’asseoir, parler et même manger, comme sur une place française ou une piazza italienne», raconte Phyllis Lambert.

À la fin des années 80, l’urbaniste William Whyte fait une série de recommandations pour guider l’aménagement des esplanades new-yorkaises et celle du Seagram est prise comme référence. Les sièges, les fontaines, les arbres, l’ouverture sur la rue, la nourriture, tout concourait à en faire une oasis dans la ville. «On ne sait pas où la vie sociale de la rue s’arrête et où commence l’esplanade. Les deux sont indissociables, écrivait l’urbaniste. Il y a toujours quelque chose qui s’y passe. Par beau temps, cet endroit à l’élégance austère s’anime et se colore. Vous voyez des gens lire, parler, écrire, piqueniquer, lézarder au soleil, jouer aux cartes, s’embrasser.»

William Whyte compare même l’esplanade du Seagram à la place Saint-Marc de Venise.

Ses propriétaires, en collaboration avec les services récréatifs, le secteur des affaires culturelles et le Museum of Modern Art de New York, ont adopté une politique d’activités culturelles pour animer la place. Des expositions temporaires de sculptures y sont régulièrement tenues.

L’esplanade a entre autres reçu une statue olmèque de 16 tonnes, une statue de l’ile de Pâques et des assemblages modernes colossaux comme les sculptures de Tony Smith. Des spectacles de performance y sont également présentés dans lesquels les fenêtres de l’édifice servent de scène où se déploient des danseurs.

«Ces installations permettent de comprendre l’interaction du public avec l’art, l’architecture et l’environnement urbain non seulement au cours de manifestations spéciales, mais aussi dans la vie quotidienne. L’esplanade du Seagram est une place publique», déclare Mme Lambert.

Une taxe sur la qualité

Mais tout cela finit par couter cher au Seagram. Dans les années 60, la ville a établi la taxation non plus en fonction des revenus locatifs, mais à partir de ce qu’il en couterait pour reproduire le même édifice. La taxe du Seagram monte à 150% au-dessus de la valeur du marché.

Cela a déclenché une vive polémique qui s’est rendue jusqu’en Cour d’appel. «Les tribunaux ont considéré que l’espace non construit conférait du prestige au Seagram et que le prestige est taxable», a souligné Phyllis Lambert. Des juges ont même estimé qu’il s’agissait là d’un «gaspillage ostentatoire» d’espace et que la ville n’avait pas à subir de perte de revenus pour un tel luxe.

Tous les défenseurs de la qualité de l’architecture et de la vie urbaine ont dénoncé ces jugements en y voyant une «taxe sur la qualité» et une raison pour ne pas embellir la ville. Le magazine Newsweek a même considéré l’esplanade du Seagram comme une «manifestation de retenue de la part de l’entreprise et une démonstration de responsabilité civique».

Pour Mme Lambert, le fait que d’autres édifices affichant un luxe ostensible dans les matériaux utilisés n’aient pas été pénalisés comme le Seagram montre que l’opinion des juges était marquée par «le puritanisme et l’opprobre que leur inspiraient les brasseurs de whisky».

Tout cela a finalement sensibilisé l’opinion publique à la qualité de l’environnement urbain et à la nécessité de préserver les édifices historiques. «Le Seagram sera le pivot de ce changement d’attitude généralisé, a indiqué Phyllis Lambert. Il a fait prendre conscience de l’importance de l’architecture dans la res publica

Daniel Baril

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