Hebdomadaire d'information
 
Volume 41 - numÉro 3 - 11 septembre 2006
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 Archives de Forum

capsule science

Le 11 septembre a-t-il signé la mort des gratte-ciels?

En détruisant les gigantesques tours du World Trade Center il y a cinq ans, les terroristes islamistes ont attaqué un des symboles les plus puissants de l’architecture humaine. Les architectes ont-ils renoncé depuis à bâtir des gratte-ciels? «Dans les mois qui ont suivi l’attaque, certains observateurs ont suggéré que c’était peut-être la fin des gratte-ciels, mentionne Gérard Beaudet, directeur de l’Institut d’urbanisme. On évoquait la vulnérabilité de ces bâtiments et la sécurité des usagers. Pas facile d’évacuer rapidement des milliers de personnes de très hauts immeubles, que ce soit à la suite d’une menace terroriste ou d’un tremblement de terre. L’avenir ne leur a pas donné raison. En fait, on construit toujours en hauteur, particulièrement en Asie.»

M. Beaudet explique que les gratte-ciels ont exercé une influence majeure sur la configuration des villes. Surtout depuis les déconvenues de King Kong accroché à l’Empire State Building. «Dans l’histoire humaine, il faut remonter aux grandes cathédrales et aux pyramides pour trouver des œuvres aussi extravagantes. Mais il y a une arrogance risquée à aller toujours plus haut. Les terroristes l’ont bien démontré.»

C’est Chicago qui, à la fin du 19e siècle, a hébergé les premiers gratte-ciels. Cette métropole, considérée comme un grand laboratoire urbain, a érigé des immeubles en hauteur à la suite du grand incendie qui a ravagé une bonne partie de la ville en 1871. Par la suite, l’horizon des grandes villes américaines est devenu de plus en plus géométrique. Les gratte-ciels de New York auront un effet d’entrainement considérable sur les architectes urbains du siècle suivant. Montréal n’y échappera pas: deux tours de 8 et de 10 étages seront construites à la fin du 19e siècle sur la place d’Armes, suivies par le célèbre immeuble de la Sun Life. L’érection de la Place-Ville-Marie, dessinée par I. M. Pei dans les années 50, confèrera à Montréal son profil résolument nord-américain.

Deux innovations techniques ont rendu possible l’édification des gratte-ciels, reprend M. Beaudet: la mise au point d’un squelette d’acier et l’avènement de... l’ascenseur. «Tant qu’on était limité à la pierre, on pouvait difficilement ériger des structures élevées, indique-t-il. Ça allait encore pour les flèches des grandes cathédrales, mais il aurait été impossible de multiplier les étages. En désolidarisant la structure, on permet la construction en hauteur.»

Quant à l’ascenseur, son usage est intimement lié à l’électrification des villes. Impossible de penser gratte-ciel sans lui. «Son efficacité s’est améliorée avec le temps. Aujourd’hui, il allie confort et rapidité.»

Petite devinette en passant: quel est le moyen de transport le plus achalandé de la planète? Eh oui, l’ascenseur.

Le gratte-ciel ne s’est pourtant pas imposé partout. Si l’Asie et l’Amérique l’ont adopté, cette tendance ne s’est pas affirmée en Europe. «Pourtant, l’Europe des années 20 rêvait de villes verticales. Ce fantasme apparait de façon persistante dans les projets d’architecture et l’iconographie moderniste de l’époque. Mais cela n’a jamais décollé. Peut-être à cause d’une culture de l’acier peu présente en Europe, exception faite des gares, des viaducs et d’une certaine tour parisienne. Et il faut dire que les projets ont rencontré beaucoup de résistance sur le plan patrimonial. On ne voulait pas détruire les centres historiques.»

Les gratte-ciels ont connu trois moments de gloire: après la première vague du 19e siècle, la seconde a eu lieu entre 1920 et 1930. Enfin arrivent les années 50 jusqu’à la construction du World Trade Center, achevée en 1972. M. Beaudet signale qu’une nouvelle ère pourrait voir le jour avec les grands projets asiatiques des années 90. L’utilisation de murs-rideaux de plus en plus performants permet la conception de formes qui défient l’imagination et la gravité.

Les propriétaires du World Trade Center projettent eux-mêmes d’élever une tour encore plus haute que celles qui ont été réduites en cendres. Geste courageux ou imprudent? «Était-il sage ou téméraire de se lancer à la conquête du Nouveau Monde à l’époque de Christophe Colomb? D’envoyer des hommes sur la Lune? Je crois que l’humanité a besoin de prouesses.»

Le gratte-ciel attire et donne du prestige à son occupant. Les loyers sont chers, mais ils trouvent preneurs. «Je crois que les tours incarnent le dynamisme du capitalisme, le dépassement. De plus, les projets les plus fous envoient un message clair aux terroristes en tous genres. Ils leur disent: “Vous ne nous aurez jamais.”»

Mathieu-Robert Sauvé

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