Hebdomadaire d'information
 
Volume 41 - numÉro 31 - 4 Juin 2007
 Sommaire de ce numéro
 Archives de Forum

Internet et médicaments: un mélange explosif

Les individus qui choisissent d’acheter des médicaments sur Internet assument de lourdes responsabilités

Marc Lemire

Pour plusieurs, acheter des comprimés sur Internet dans le confort de leur salon peut procurer un certain sentiment de liberté – surtout s’ils craignent d’être jugés par le médecin ou le pharmacien. Cet affranchissement du système de santé officiel se fait toutefois à leurs risques et périls, car l’univers de la vente en ligne de médicaments relève encore du far west où rôdent nombre de fraudeurs et de contrefacteurs.

La recherche assidue de renseignements pharmacologiques ne rend pas à coup sûr le consommateur plus compétent en matière de santé. Au contraire, son autonomie n’en serait que plus hasardeuse et le développement de ses compétences tout à fait incertain, selon Marc Lemire, chercheur postdoctoral pour le Groupe de recherche interdisciplinaire en santé. «En fait, les individus qui choisissent de se procurer des médicaments par l’intermédiaire d’Internet assument de lourdes responsabilités», croit-il. Le peu d’études empiriques menées sur ce sujet jusqu’à ce jour tendent d’ailleurs à lui donner raison.

Cordes sensibles
Le domaine de la santé est très populaire dans le cyberespace: les sites d’informations médicales sont parmi les plus fréquentés, les cyberpharmacies pullulent, la vente de médicaments en ligne se chiffre en milliards de dollars… et les internautes sont inondés de publicités. En matière de réclames virtuelles, il est difficile pour les gouvernements de légiférer. Internet est ainsi devenu l’eldorado de la publicité directe aux consommateurs sur les médicaments.

«Une part de cette publicité insiste sur l’aspect miracle de médicaments qui concernent le style de vie, comme la repousse des cheveux, la perte de poids ou la vitalité sexuelle, observe Marc Lemire. Cela touche à la fois à la vulnérabilité des gens et à des questions très intimes.»

Les consommateurs peuvent en revanche obtenir des indications fiables dans les cyberpharmacies légales. Associées à des pharmacies licenciées qui ont pignon sur rue, elles exigent la preuve de l’ordonnance. Ce type de site transactionnel représente cependant moins de 40 % de l’ensemble des pharmacies en ligne dans le monde, dont le nombre est estimé à environ 1400. Un deuxième modèle de cyberpharmacie offre la consultation en ligne, où le consommateur s’autodiagnostique au moyen d’un questionnaire formaté. «Il y a un risque très grave lié à l’autodiag-nostic, remarque Marc Lemire. Les ordres professionnels, Santé Canada et la U.S. Food and Drug Administration sont d’ailleurs tous intervenus dans ce dossier.»

Il existe enfin des pharmacies en ligne fictives qui n’exigent aucune ordonnance. Ces sites «voyous» vendent généralement des substances sous surveillance internationale, comme la méthadone, la codéine et différents psychotropes, qui aboutiraient fréquemment sur le marché noir. Le commerce illégal de médicaments est très lucratif, surtout à l’heure où la consommation de pilules à des fins récréatives est en voie de dépasser celle des drogues prohibées, selon l’Organe international de contrôle des stupéfiants.

Marc Lemire note cependant que les frontières entre ces trois modèles sont poreuses. «Certains sites de vente opérant en toute légalité ont été soupçonnés de s’adonner discrètement à des activités illicites ou d’offrir des produits de qualité douteuse. Il est aussi parfois difficile de distinguer les pharmacies légitimes de celles qui ne le sont pas compte tenu de la facilité de créer des sites ayant l’apparence de compagnies légalement établies.»

Conséquences imprévisibles
Le fonctionnement des deux derniers types de pharmacies en ligne fait dire à Marc Lemire que «des formes de responsabilité autrefois dévolues aux médecins et aux professionnels de la santé sont aujourd’hui entièrement transférées entre les mains du client». Internet transformerait même la relation clinique. «Ce n’est pas forcément pour le mieux, insiste le chercheur. Des études montrent que le fait d’avoir consulté des sites Internet a conduit des individus à se présenter chez le médecin avec des demandes bien précises. Dans plusieurs cas, les médecins ont accordé, dans une proportion significative, ce que le patient demandait à cause d’un certain nombre de facteurs, entre autres la pression ressentie et le désir d’accélérer la consultation ou d’y mettre fin.»

Par ailleurs, seulement une minorité de cyberpharmacies offrent le suivi clinique, ce qui peut s’avérer lourd de conséquences. «Si un problème survient, la prise en charge du patient sera plus difficile pour le médecin, qui ignore tout du médicament acheté à l’extérieur du système de santé officiel», signale M. Lemire.

Les risques associés à la vente de médicaments en ligne sont donc élevés. «Un internaute qui aspire à faire ses propres choix à l’égard du médicament s’expose à des effets secondaires, une interaction médicamenteuse et même la mort», déclare le chercheur. Une résidante de 57 ans de l’île de Vancouver est morte empoisonnée en mars dernier, après avoir ingurgité un sédatif, interdit au Canada, obtenu par l’entremise d’un site «voyou» aux allures très professionnelles…

Marie Lambert-Chan

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