Hebdomadaire d'information
 
Volume 41 - numÉro 31 - 4 Juin 2007
 Sommaire de ce numéro
 Archives de Forum

La vie de famille est possible malgré la toxicomanie

Un projet pilote de l’École de service social et du CHUM démontre que l’engagement des pères auprès des mères toxicomanes est bien réel

Selon Pauline Morissette, l’engagement observé chez les pères est en totale contradiction avec la littérature scientifique actuelle.

L’expérience des pères dans un contexte de consommation maternelle de drogue et d’alcool est peu documentée. Jusqu’à tout récemment, le milieu de la recherche ne disposait que des témoignages de mères toxicomanes en traitement qui disaient du géniteur de leur enfant qu’il était soit disparu, incarcéré ou mort d’une surdose.

Un projet pilote mené par l’École de service social, en partenariat avec le département d’obstétrique et de néonatologie de l’Hôpital Saint-Luc, démontre pourtant le contraire. «Les pères sont bel et bien présents dans la vie de ces enfants», déclare la professeure Pauline Morissette, chercheuse principale du projet subventionné par le CRSH et le GRAVE-ARDEC.

«Il est admis que le partenaire de la mère consommatrice joue un rôle clé au moment de la grossesse pour modifier la consommation de cette dernière», fait remarquer la chercheuse, qui se dit tout de même étonnée par les résultats préliminaires. «Les pères sont très engagés tout au long de la grossesse et après l’accouchement. Ils veulent être de bons pères, malgré leurs conditions précaires. Un tel engagement est en totale contradiction avec la littérature scientifique actuelle», poursuit-elle.

Le groupe de recherche de Mme Morissette (composé du professeur retraité Gilles Rondeau, de la professeure du Département de travail social et des sciences sociales de l’Université du Québec en Outaouais Annie Devault et des étudiantes Annie Chouinard-Thompson et Marie-Ève Roux) a interrogé cinq couples recrutés par le CHUM. Les pères et les mères ont été interviewés séparément, au même moment, trois semaines après l’accouchement, puis une seconde fois six mois plus tard. Pauline Morissette souligne la force de cette méthodologie, qui a permis de recueillir des données fiables, puisque le discours des parents s’est révélé cohérent.

Protecteur du fœtus
Les tests de dépistage ont révélé que tous ces couples sont des consommateurs abusifs de substances psychoactives. Les mères consomment généralement des drogues dures comme la cocaïne, l’héroïne et son traitement substitutif, la méthadone. Trois mères sur cinq participaient d’ailleurs au programme de maintien à la méthadone au moment de la première rencontre avec leur conjoint et y sont toujours six mois après la naissance de leur enfant. Les pères privilégient quant à eux l’alcool, la marijuana et les amphétamines. Tous ont consommé avant et après l’accouchement, tout en tentant de diminuer progressivement les doses ingérées.

«Ces hommes et ces femmes se sont rencontrés dans un con-texte de consommation, observe Pauline Morissette. Ce moment est très important puisque leur couple s’est construit autour de l’alcool et de la drogue. Cela faisait partie de leur quotidien, ce qui rend le changement des habitudes beaucoup plus ardu.»

Le groupe de recherche a noté que, avant l’annonce de la grossesse, les pères considéraient leur conjointe comme une partenaire sexuelle dont les habitudes les concernaient peu. Leur nouvelle paternité change la donne. Ils deviennent dès lors protecteurs du fœtus et surveillent la consommation des mères, surtout lorsque le personnel médical évoque la possibilité d’un sevrage néonatal. «Les parents sont très inquiets, signale Mme Morissette. À partir du moment où une consommatrice devient enceinte, il y a un choc. L’échographie rend la venue de l’enfant d’autant plus concrète. La drogue devient alors un produit culpabilisant.»

«On remarque que les pères hiérarchisent beaucoup les produits consommés par les mères, dit Annie Chouinard-Thompson, coordonnatrice du projet. Plus le produit est dur, plus il est associé à un mode de vie marginal. Par exemple, l’héroïne, tout comme la méthadone, rappelle la prostitution. Le mode de consommation est aussi important. Les pères n’aiment pas que leur conjointe se pique.» L’étudiante ajoute que les pères usent de différents stratagèmes pour influencer de manière positive leur partenaire: changement d’amis, diminution des fêtes, déménagement. Ils vont même jusqu’à consommer à l’extérieur de la maison.

Marie-Ève Roux, Pauline Morissette et Annie Chouinard-Thompson

Marie-Ève Roux, Pauline Morissette et Annie Chouinard-Thompson

Des pères pourvoyeurs
Avoir un enfant donne souvent à ces individus une raison de vivre. «C’est un projet d’insertion sociale, commente Annie Chouinard-Thompson. Ils sortent de la marginalité, car ils ne se définissent plus seulement comme toxicomanes mais comme parents, ce qui est socialement acceptable.» Pleins de bonnes intentions, les nouveaux parents vivent un très grand stress, particulièrement en cas de sevrage néonatal. «Ils doivent à la fois apprendre à se connaitre comme couple sans la consommation, devenir des parents et subvenir aux besoins de leur enfant, mentionne Pauline Morissette. La dimension du travail devient alors très importante. Six mois après la naissance, le rôle du père passe de protecteur du fœtus à pourvoyeur. Mais ces pères n’ont presque jamais occupé un emploi stable et ne possèdent pas de formation particulière.»

Paradoxalement, les pères ont peur que le travail les empêche d’assumer leurs responsabilités paternelles, comme ce fut le cas pour leur propre père. Plusieurs demeurent ainsi dans l’intention de trouver un emploi. «Certains facteurs leur barrent la route de l’autonomie parentale souhaitée: pas d’emploi, pas de scolarité, pas de modèle paternel, pas d’argent, indique la chercheuse. Il y a une grande fragilité chez eux que je comprends pour la première fois.»

Amélioration des services
D’ici 2009, le groupe de recherche compte répéter l’expérience avec 15 autres couples, recrutés par des intervenants des départements de néonatologie du CHU Sainte-Justine, de l’Hôpital général juif de Montréal, du Centre hospitalier des Vallées de l’Outaouais-Gatineau, du Centre hospitalier Charles-LeMoyne en Montérégie et du Centre hospitalier régional de Lanaudière à Joliette.

Entretemps, l’équipe de Pauline Morissette a mis sur pied un projet novateur baptisé Main dans la main qui, pour la première fois, demandera la participation des pères. Les services de néonatologie ne s’adressent qu’aux mères, ce qui occasionne une certaine frustration chez les conjoints, qui se sentent exclus des décisions prises quant à l’avenir de leur enfant. «Des intervenants du CHUM et de la Direction de la protection de la jeunesse rencontrent les parents avant la naissance pour les informer des changements qu’ils doivent apporter à leur mode de vie afin d’éviter un signalement ou un placement de leur enfant en famille d’accueil», explique la professeure, qui espère que cette initiative sera adoptée par d’autres hôpitaux.

Marie Lambert-Chan

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